Mon premier blanchon*
Chacun a son «bon coin», son endroit préféré,
Pas forcément meilleur que le coin d’à côté
Mais on l’a tant couru qu’on le connaît par cœur
Et l’on se sent perdu dès qu’on se trouve ailleurs.
Quelque part en montagne, il existe un espace
Qui ne s’ouvre sur rien, un peu comme une impasse.
Mi-boisé, mi-rocheux, exposé au couchant,
C’est un versant sauvage, tranquille et attachant.
Quelle que soit la saison je m’y rends en ami,
Quelle que soit l’heure du jour, j’y suis bien accueilli.
Toute la faune alpine habite sur ces pentes
Et pourtant la sortie n’est pas toujours payante
Car le poil et la plume sont ici des complices
Qui se jouent à loisir des voyeurs sans malice !
Depuis quinze ans, déjà, j’espérais sans y croire
Photographier un blanc* sur ce beau territoire,
Mais le sujet est rare, timide et noctambule
Et face à la montagne, il est si minuscule…
Alors, par tous les temps, et sans compter les heures,
J’ai cherché des indices laissés par ce coureur :
Une crotte par-ci, une trace par-là…
Qu’aurais-je bien pu faire d’aussi peu que cela ?
Et, bien que quelquefois il m’ait été donné
D’apercevoir sa queue entre deux gros rochers,
Jamais ce capucin, éternel fugitif,
Ne m’a laissé le temps de lever l’objectif !
Mais ces heures passées les yeux dans les jumelles
À observer la vie en milieu naturel
N’ont pas été perdues, car j’ai dans ma mémoire
Tout ce que j’ai vécu, tout ce que j’ai pu voir.
Aujourd’hui, quand j’y pense, après toutes ces années
Je crois bien, sans mentir, avoir tout rencontré :
Depuis le roitelet, petit être fragile,
Jusqu’à ces gros ibex aux pieds sûrs et agiles.
J’aime ces souvenirs, ils me suivent partout,
Et rien que pour cela, ça valait bien le coup !
Et puis, comme tout arrive, il y a eu ce rêve :
Le doux chant d’une grive, le soleil qui se lève,
Une ombre qui s’enfuit et qui soudain s’arrête,
Se changeant en blanchon* blotti dans sa cachette.
Longtemps j’ai observé, longtemps j’ai apprécié.
Ce fut un grand bonheur de le photographier…
Si parfois vous doutez, ou si l’espoir vous quitte,
Ne baissez pas les bras et retournez-y vite !
Vous verrez bien qu’un jour, la chance sourira ;
Soyez au bon moment, ce jour, au bon endroit !

(*) Blanc, blanchot ou blanchon sont les noms donnés, par les montagnards, au lièvre variable.
Ces noms font allusion à son pelage blanc hivernal.
En montagne, le lièvre variable vit généralement entre 1500 et 3000 m d’altitude. C’est un animal sympathique, dont les formes rappellent plus celles du lapin que celles du lièvre. Très discret et véritablement nocturne, on peut tout de même le rencontrer à l’aube ou au crépuscule. Mais ces rencontres sont rares car la densité de population du lièvre variable varie, selon les massifs, de faible à très faible.
Chaque année, à la fin du mois d’octobre, le blanchon abandonne son pelage gris brun pour adopter une épaisse livrée blanche qui le protégera du froid pendant les six mois d’hiver. Seul le bout de ses oreilles, restant noir toute l’année, et ses yeux couleur noisette finement cernés de noir, pourront alors trahir sa présence au gîte.
La recherche du lièvre variable dans nos montagnes est une activité singulièrement ingrate. Pouvoir admirer la fuite bondissante d’un blanchon, l’observer à distance dans les jumelles, sont des événements inoubliables pour tout randonneur naturaliste.
Pour le photographe animalier, parvenir à le contempler dans le viseur de son appareil, à bonne distance, est toujours un extraordinaire aboutissement.
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Mon cher “300 mm”
AF-S VR Nikkor 300 mm f/2.8G IF-ED ; c’est la désignation de l’objectif que j’utilise (ça ne s’invente pas) ! Je l’aime beaucoup. Entendons nous bien, je ne suis pas fétichiste ! Non, je l’aime comme les anciens artisans aimaient leurs outils, car ils en connaissaient la vraie valeur…
Bien que l’on ne puisse pas vraiment le comparer à une plume, ce téléobjectif n’est ni trop gros ni trop lourd. Malgré ses performances optiques, il a su rester en dessous des 3 kilos et ça, en montagne, c’est sacrément appréciable. Il a aussi la délicatesse de se glisser dans une sacoche de taille réduite qui, une fois dans le sac à dos, laisse toute la place nécessaire au barda que j’emporte habituellement.
Certes, dans la famille des objectifs, il a des grands frères bien plus puissants et plus prestigieux que lui, mais aucun d’eux ne voit plus clair et, à l’aube ou au crépuscule, lorsque les ombres prennent vie, c’est un précieux œil de lynx ! Pour la photo des mammifères en forêt, son grossissement est très souvent bien adapté ; parfois trop important ; rarement trop faible. Au-dessus de la forêt, où le regard porte loin, il m’arrive de lui donner un petit coup de pousse à l’aide d’un convertisseur mais, à la réflexion, pas très souvent. Pour l’avifaune, bien sûr, c’est plus délicat. Ses grands frères montrent là leur supériorité, leur confort (lorsque enfin on les dépose sur le trépied). Mais nous nous adaptons en préparant nos affûts avec soin, et finalement nous parvenons parfois à obtenir quelque chose…
Oh, bien sûr, mon cher “300 mm” a ses limites ! Je les connais bien maintenant, et comme dans tous les couples, chacun adapte ses manières de faire au caractère aux caractéristiques de l’autre… Et quand, malgré sa bonne volonté naturelle, il n’y arrive pas, quand l’animal est trop loin, trop malin, je me dis que c’est moi qui n’ai pas su être à la hauteur, et je lui pardonne volontiers. Alors je prends mes jumelles, j’observe en silence et, humblement, j’apprécie l’instant présent. Avec le temps, j’ai appris à savourer aussi ces moments-là…

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Bisons (juin 2008)
Et si, pour quelques instants, nous remontions le temps ? Si nous faisions, par la pensée, un bon de 20 ou 30 000 ans en arrière... Bien que l'Homme s'appliquait à affirmer ses différences depuis déjà quelques milliers d'années, il était encore soumis aux moindres caprices de la Nature, au même titre que les autres espèces animales peuplant alors la Terre. Cette Terre, dont les limites nous apparaissent aujourd'hui de manière si évidente, était alors si vaste, si riche, si neuve... On pourrait presque se demander s'il s'agit bien de la même planète !
J'imagine qu'en contemplant les immenses troupeaux d'herbivores qui erraient alors partout où les conditions le permettaient, nos ancêtres devaient parfois se sentir terriblement seuls... Terriblement faibles aussi ! D'autant plus faibles que d'autres prédateurs, plus forts et plus nombreux, lorgnaient également sur ces troupeaux, et éventuellement sur eux... Chaque jour, impérativement, le même problème à résoudre : manger sans se faire manger ! C'était au temps où l'homme était petit, tout petit, face à cette Nature gigantesque, omniprésente. Inquiétante aussi, car hantée de mystères...
Les temps ont bien changé et, aujourd'hui, il n'est pas facile d'imaginer à quoi ressemblait vraiment ce monde qui n'existe plus. Cependant, certains lieux subsistent, ainsi que quelques êtres, qui ont l'étrange faculté d'aider l'esprit à remonter le temps. Les grandes vallées et hauts plateaux perdus du Nord-Ouest américain, ainsi que les bisons, sont de ceux là. Tout en eux évoque irrésistiblement les temps anciens. Tout en eux force l'imagination : l'immense décor à l'état brut dans lequel ils évoluent, leur rusticité, ce caractère ombrageux qui, en un clin d'œil, peut éveiller la force brutale qui sommeille derrière leur apparente placidité, et puis cette extraordinaire silhouette de créature d'un autre âge...
Les bisons ont fait partie du quotidien de nos ancêtres pendant si longtemps que leur image est restée gravée en nous, quelque part, comme elle fut dessinée, un jour, sur les murs des grottes Chauvet puis de Lascaux. Derniers vestiges vivants d'un passé à jamais révolu, ces animaux inspireront toujours notre mémoire. Aujourd'hui, pouvoir prendre le temps de les observer évoluer dans leur milieu naturel est un privilège. C'est aussi, en quelque sorte, s'offrir le luxe de rajeunir de quelques milliers d'années...

Bison mâle au lever du jour (Yellowstone National Park - 2450 m d'altitude).
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