Équinoxe de printemps

Peut-être parce que l'hiver y est plus long qu'ailleurs, dans les profondes vallées alpines, le printemps est attendu comme une délivrance.
Durant tout l'hiver, rien ne bouge. La neige et le froid étouffent tout : la biomasse attend... Tout ce qui vit se protège autant que faire se peut, économisant son énergie au maximum. Dans la forêt, on entend parfois l'appel nasillard d'une mésange boréale ou les petits cris aigus d'un roitelet huppé. Mais ces dérisoires petites boules de vie, malgré l'entrain dont elles font preuve dans leur inlassable recherche de nourriture, ne parviennent pas à animer ce décor figé. Même le torrent, si fougueux, si tumultueux à la belle saison, s'est changé en un petit ruisseau discret, emprisonné sous sa gangue de glace : lui aussi, attend son heure... Et puis il y a cette absence d'odeurs ! Nous n'en avons pas toujours conscience, mais l'hiver en montagne est une saison sans odeurs.
Pendant cette période, les cervidés se cantonnent à la limite inférieure des grandes forêts de conifères. Après la fermeture de la chasse, sur les adrets, à la tombée de la nuit, on peut parfois les voir quitter le couvert en file indienne et se glisser comme des fantômes dans les friches partiellement déneigées. Jouant de leur mimétisme dans les tremblaies, ou aux pieds des bouquets de frênes, ils glanent quelques brins d'herbe sèche sur les talus, raclent l'écorce d'un sorbier ou grappillent quelques bourgeons de noisetiers. À défaut de se nourrir, ils s'appliquent à tromper leur faim, en attendant des jours meilleurs. Tromper la faim pour tenir. Tenir coûte que coûte contre la morsure du froid. Ce froid pénétrant qui les vide de leurs forces vives, nuit après nuit.
Il m'est déjà arrivé d'observer des biches par temps de neige, errant d'un buisson à l'autre à la recherche d'une maigre pitance, dans un silence total. Parfois, l'une d'elles, d'un frisson volontaire, se débarrassait du châle de neige accumulé sur sa croupe, puis posait sur moi un regard prolongé. À travers le rideau de flocons, ses grands yeux noirs, interrogateurs, sondaient alors cette forme immobile que la neige commençait à recouvrir aussi, et qui par conséquent ne pouvait être que de roc ou de bois... Quelle jouissance de passer enfin pour quelque chose d'inoffensif !

Finalement, petit à petit, dans son gigantesque périple autour du Soleil, la Terre présente à nouveau son hémisphère nord à la lumière. Imperceptiblement, chaque matin le soleil émerge de la crête un peu plus à l'Est, et plonge derrière la montagne tous les soirs un peu plus à l'Ouest. On ne se rend pas immédiatement compte que chaque jour il s'élève un peu plus sur l'horizon, on constate simplement que sur les adrets, à la mi-journée, la lumière descend plus profondément dans la vallée. Et lentement, très lentement, la Nature émerge de son profond sommeil hivernal.
C'est à basse altitude que l'hiver lâche prise en premier, au mois de mars. À la faveur de quelques beaux jours, les premières pousses d'herbe verte font leur apparition sur les talus orientés au Sud, et comme un appât irrésistible, ce tendre fourrage attire les cervidés qui se hasardent alors à sortir de plus en plus tôt dans la soirée. La chronologie est alors presque immuable : en fin d'après-midi le soleil s'accroche quelques instants sur la crête, hésitant, puis bascule et disparaît derrière le versant devenu sombre ; une draine rompt le silence en lançant deux ou trois strophes mélancoliques du haut d'un grand épicéa puis, timidement, sans un bruit, comme par magie, les biches apparaissent. Les cerfs, plus méfiants encore, ne se montrent généralement qu'à la tombée de la nuit.

Pour l'observateur attentif, les chemins régulièrement empruntés par les cervidés sont faciles à repérer et à identifier. Il peut alors confirmer ses observations en se postant à distance, en fin d'après-midi, plusieurs jours d’affilée. Mais pour le photographe qui doit opérer à distance réduite, l'affaire n'est pas aussi simple car à la fin de l'hiver, le contraste de température entre les fonds de vallées qui se réchauffent et les sommets encore enneigés, engendre d'importants courants d'air dont les rafales se renforcent tout au long de la journéeet et ne s'essoufflent qu'à la nuit tombée. En balayant les grandes vallées tourmentées, ces bourrasques contournent d'énormes obstacles naturels, passent des cols et traversent les vallées secondaires en créant de gigantesques tourbillons. Sur le terrain, ces courants d'air de sens aléatoire, parfaitement imprévisibles, sont redoutables, et il est très difficile de ne pas se faire sentir !
Mais, en montagne, le printemps des cervidés n'en demeure pas moins toujours une période riche d'émotions...
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Équinoxe d'automne (octobre 2007)
En quelques jours, la montagne a changé de visage : l’automne a pris sa place avec ses couleurs, sa douce chaleur, ses odeurs de fruits mûrs, de musc et de champignons. A plusieurs reprises déjà de gros écheveaux de nuages aiguillonnés par la bise ont coiffé les sommets d’un bonnet immaculé, mais à chaque fois, un souffle venu d’occident a tout détricoté en quelques jours. Tous les matins cependant, les dentelles cristallines de gelée blanche brûlent un peu plus les feuilles des airelles et flétrissent leurs baies bleues. Sous les semelles, la terre du sentier durcie par le gel, sonne chaque jour un peu plus. L’automne en montagne c’est aussi la saison où, en quittant le chalet avant l’aube, on remonte à nouveau le col de sa veste en humant une dernière fois, presque à regret, l’odeur du feu de bois qu’on laisse derrière soi. Et puis Orion est revenu, signe irréfutable que l’hiver approche. Plein sud, comme suspendue entre Sirius et Aldébaran, cette magnifique constellation illumine à nouveau le ciel d’encre lorsque les toutes premières lueurs de l’aube désignent l’orient, et que la chevêchette lance son dernier cri…

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